Scribouillard

La poudre aux yeux

le 24/07/2006 à 09h15
La Belle entra dans sa chambre, défit en hâte ses cheveux, balança son manteau sur le grand lit et s’installa devant sa coiffeuse. Un rapide contrôle lui permit de dire qu’elle était charmante quoiqu’un peu fânée par la dure journée. Les jolies mains saisirent le poudrier de nacre et l’ouvrirent avec précaution:
“Oh, je suis bien contente de te retrouver tu sais, sans toi je ne suis plus rien.
- Je sais. Il est vrai d’ailleurs que ton nez est un peu brillant.
- Oh tais toi.”
Elle se pencha un peu en avant de manière à se mettre sous la lumière. Luisant son nez. Il était luisant. Et toutes ces personnes qui l’avaient vu, qui l’avaient remarqué, qui garderaient cette image de la fille au nez qui brille...
“Seigneur... murmura-t-elle.
- Oh mais tu sais les gens ne font guère attention, un nez, ce n’est que le détail d’un paysage admiré depuis un train qui défile, un nez perdu au milieu d’une forêt de soucis, à qui sa maladie, son patron qui ne le paie pas...
- Mais je ne m’occupe pas des gens!
- Menteuse...”
Elle referma l’objet d’un coup sec, le regarda un instant, le rouvrit.
“Oh mais si tu n’es pas contente fit aussitôt la voix nasillarde, vas donc t’acheter un de ces fond de teint longue tenu, un de ces godelureaux hypocrites et de mauvais conseil!
- Tu es vexé, sourit-elle.
- Oui. Ou plutôt non. Ce qui m’énèrve c’est ton comportement. Explique moi pourquoi ces robes, pourquoi ces séances d’essayage à la traque du moindre défaut. Pourquoi t’acharnes tu à te faire belle pour plaire à tout, tout le temps, comme ça.
- Pour que tu serves à quelquechose.
- Elle fait la fine... Réponds, en quoi cela t’es utile?
- Et bien... disons que j’aime plaire, bonheur d’être regardée et trouvée belle.
- Et c’est tout?
- Tu t’attendais à quoi...”
Un ange passa. Les deux se regardaient, lui d’un air sévère, elle de défi.
“Alors c’est tout ce que tu es, une fille (prononcé avec mépris), une fffille séduite et séductrice, bornée à ce petit manège comme but de vie...
- Que tu es désagréable fit-elle soudain agacée. Bien sûr que ce n’est pas mon but de vie. Mais il me plaît vois tu de sentir cette petite flamme qui s’allume dans le regard. Qu’il suffise simplement d’être vue pour aussitôt être aimée. L’espace d’un instant, d’un battement de cil.
- Pauvre sotte... Mais tu vieilliras toi aussi, ton sourire de mannequin restera fixé dans les plis de ta peau et tes cheveux blanchiront. Laide tu seras. Et malheureuse tu seras d’avoir mis tant de soin et de temps à te peigner béatement devant le reflet de ton image!”
Il sourit de son acidité, mais voyant la peine outragée se peindre sur le visage de la Belle, il eut honte, et des petits nuages de poudre s’élèverent en formant une brume autour de la main qui le tenait.
“Excuse moi reprit-il. Mais tu sais que je tiens à toi. Cela me fait mal quand je te vois renter, torturée par une atitude maladroite, une barette de travers, prise à ton propre piège, esclave de celle que tu voudrais être, bourreau de celle que tu es vraiment, l’ensoleillée, la primesautière. Pourquoi se répandre en ces faux bonheur quand on sait la chance d’être simplement en vie. Et toute cette gymnastique, ces simagrées autour de toi. Pour l’instant tu vas, importante de jeunesse, mais un jour tu sombreras là où personne ne peut te suivre, squelette aux maxilaires rigolardes et triste vestige de ta beauté... quelle comédie...
- Assez! S’écria-t-elle l’oeil brillant de rancune. Et s’il me plaît, hein? Et s’il me plaît!”
En disant cela elle s’était levée, se dirigeant vers l’évier dans le lequel elle vida le contenu de son fidèle poudrier avant de le jeter à la suite dans un dramatique éclat. Elle s’éloigna de quelques pas, attendit, puis se précipita à nouveau sur son compagnon maintenant tout de débris étalé, brillant sur la porcelaine blanche, lui l’ami, le complice, artisan brisé de sa beauté illusoire et passagère...


Illustration: A.Labarre

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