Scribouillard

À ses matins transis

le 13/05/2006 à 15h12
L’imagination est à l’humain ce que les vecteurs sont aux mathématiques. Un outil puissant. Seulement ce qu’on ne dit pas c’est que l’imagination est aussi un vrai boulet.

Jamais vous ne reverrez un marais tel que celui-là. Une vasque de boue vivant en autarcie, un petit état endormi coupé du reste, peu d’échanges, peu de vie, statique, pas de déplacement, ou alors pour faire semblant comme la présence de ces écluses, inutile ornement, peut-être là pour faciliter le passage des poissons d’eau noire. Au sommet, un prince aux yeux de bébé égaré, dans lesquels un nuage avait élu domicile. Sans partage il régnait sur son royaume de glaise, s’y perdant à compter les gouttes de terre. Il ne savait du monde que ce qu’on en disait. Et chaque nuit, à travers lui, il s’en allait visiter des villages appauvris où les Hommes se comportaient comme des bêtes. D’où lui venaient ces rêves, il ne le savait pas. Mais il était persuadé que le monde, dehors, c’était ça.
Alors qu’il était assis sur son trône, occupé à évaluer les chances de se faire mal s’il se levait, on vint lui murmurer que la cité ne laissait plus indifférent, que des bruits couraient dans la forêt, qu’ils allaient si vite que leurs pattes faisaient ployer les herbes et mugir les arbres, centenaires furieux sortis de leur someil, au point qu’il régnait un climat tendu au sein de toute la futaie. Il était temps d’agir. Il était temps de sortir et cesser d’imaginer le pire. Mais le Prince ne voulait pas.
Une nuit, hommes et femmes se soulevèrent, car s’ils attendaient qu’on les sorte du brouillard, le monde lui ne les attendrait pas. L’acier, les coups, le bruit, puis rien. Le Prince savait se faire violence quand il n’avait pas peur.
Jusqu’au soir où il la vit, le prince. Lui qui jusque là ne connaissait que les filles de son pays, longues et maigres comme des morceaux de fils, d’un blanc sale pour être privées de la lumière du jour. Elle, elle était différente, ronde comme une pomme, les lèvres en forme de coeur, heureuse enfin.
C’est peut-être pour mieux penser à elle qu’il s’arrêta de manger. Dans sa tête il la fit reine, intellectuelle en fuite, fille du vent, cueilleuse de songes, encore, et encore, toujours pour mieux fuir arrivé face à elle. Jusqu’au matin où elle partit. C’était fini. Et il eut honte lorsqu’il se rendit compte qu’elle était à l’image de toute sa vie, à l’image de son royaume, une grande hésitation qui n’aboutit à rien. Il était vélléité.
Comment maintenant rattraper le temps qui ne se rattrape jamais. Comme le Prince avait froid dans sa tête et se sentait engourdi, il prit sa première cuite. Ayant bu plus de souvenirs que toute une vie ne lui avait permis de prendre, il courut jusqu’à la lande, prit le spleen par la taille et l’emmenna danser aux bords de ses falaises. Dans un tourbillon de froufrous enragé il finit par lâcher sa cavalière, et mu par une formidable pulsion, retourna à son domaine en poussant des cris démentiels. Il courait, et les sujets fuyaient à l’approche de leur Roi devenu fou, car il ne comprenaient pas que c’étaient leurs regrets, leur frustration, leurs heures perdues, leurs actes manqués qui sortaient du gosier de cet homme, toutes ces choses qu’ils auraient voulu faire mais qu’il ne pourraient plus ne serait-ce qu’envisager parce que le coche était passé,
perdus dans une prison
celle qu’il avait construite
pierre par pierre
à trop penser
à des ennemis
qui n’existaient
que dans ses cauchemards

Commentaires

Par laura6248 le 04/06/2006 à 14h45

voilà longtemps que je n'étais pas venu et rien ne me fait plus plaisir que de voir une nouvelle page dans ton carnet de voyages mileva... tu as les mots au bord des doigts, ils sortent tout seuls dès que tu poses tes mains sur le clavier, c'est proprement extraordinaire et attendrissant... tout comme ton conte, oh quel prince... je ressens plus de la pitié à son égard, celui qui a trop d'imagination se coupe du monde pour l'oublier complétement mais pour celui qui sait apposer son imagination à sa réalité, le monde n'est que surprise de chaque instant...

Par wonder le 19/05/2006 à 17h53

l'imagination! quel défaut lorsqu'on l'utilise comme ce Prince, et tu sais si bien décrire le désarroi où il se trouve lorsqu'il n'a vécu que par procuration que l'on a envie de se précipiter dehors en respirant la liberté de vivre... Mais l'imagination peut aussi être le meilleur de l'humain car elle a fait surgir ce blog de l'esprit d'une luciole et avec lui tant de merveilles...

Par hermignonne le 14/05/2006 à 21h18

oh merveille! une nouvelle page dans l'univers de ma luciole...

quelle terrible tragédie. mais j'ai envie de dire pour la vie. fichu prince vas! n'y a-t-il pas idée aussi de croire que l'illusion peut se substituer à la réalité et pire encore aux espoirs. non mais vraiment... mimi, tu as les mots qui parlent, tout seuls, sans vouloir s'arrêter, se moquant de ceux qui veulent les faire taire. j'adore ton style. mais quel angoissé regard portes-tu sur toute chose... oublie tes craintes, comme le prince aurait dû abandonner ses délires inefficaces. gros bisous ma petite lumière!



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