C'était le Noël d'il y a deux ans. Un seul paquet dormait au pied du sapin. En le pressant j'ai pu constater sa flexibilité et la chaleur qui filtrait à travers le papier. En l'ouvrant j'ai cru mourir de peur. En criant, j'ai vu le cadeau bondir d'horreur. Agité de soubresauts nerveux, un coeur s'étalait sur le papier. Un index téméraire m'a permis d'examiner la texture de l'objet, humide, un peu gluante, mais surtout palpitante. Pauvre coeur... doucement, frolant la chair de l'ongle, j'ai tenté de le calmer, et il a compris qu'il n'y avait rien à craindre.
Issu d'un élevage de coeurs, il avait été vendu par un homme bourru, lassé de cette hypersensibilité qui faisait tressaillir ses bêtes à chaque mauvaise parole. Parce que figurez-vous le ou pas, un coeur c'est délicat. Un coeur ça ne vous voit pas, ne vous entend pas, il vous sent. Si vous lui êtes hostile il se recroqueville. Si vous l'embrassez il frétille. Si vous l'exposez trop longtemps à la chaleur, il se fane. Si vous le boudez il se meurt. Un coeur ça rêve que tout le monde l'aime.
Ainsi donc passèrent les semaines. Seulement voilà. À chaque fois que la coeur se retrouvait seul, il pleurait. Alors j'ai eu la brillante idée de lui faire voir les bancs de l'école, histoire de combler son manque de vie sociale.
Ce jour là j'ai mis un moment à comprendre que l'instigateur des 34 hurlements sortant de la bouche de mes camarades était l'apparition de mon coeur, sagement assis sur une chaise en bois du troisième rang. Effrayé, il avait tenté de s'enfuir, mais comme il ne pouvait pas marcher il s'était écrasé sur le sol dur. Cris, silence, des visages au-dessus et dessous du carrelage, puis un grand éclat de rire. C'est qu'ils se moquaient les gamins. Mettant un terme à ce pugilat, je saisissai mon coeur et sortai d'un bon pas, ne manquant pas de gratifier la salle d'un borborygme où se mêlaient colère et affliction.
Sur le chemin du retour j'eus le loisir de constater un phénomène étrange: suivant le regard qu'on lui portait, le coeur changeait de couleur, passant, c'était selon, de la gamme des rouges vifs au gris le plus terne. Par un simple regard, les gens sans s'en rendre compte ouvraient ou fermaient la porte du bien-être, car le coeur pensait se refléter dans ce regard. Hélas, les yeux étant les fenêtres de l'âme, et l'âme humaine pas toujours accomodante, le coeur connut de multiples déboirs. Il souffrait beaucoup, il ne comprenait pas que l'on n'existe pas à travers l'opinion de l'autre, et que de toute manière un oeil doux ne cache pas forcément de l'affection.
En proie au désepoir, le coeur voulut mettre fin à ses jours, mais comment faire lorsque l'on a ni bras, ni jambes? La situation se fit intenable: il faut que le coeur se brise ou se bronze.
Un jour, alors qu'il était en proie à une violente agitation, je tentai de l'immobiliser.
"Lâche-moi, me dit-il.
- Tu parles toi?"
Oui, le coeur parlait, ou plutôt il télépathait. Il était en permanence branché sur l'inconscient collectif, ce qui lui permettait de sentir les réactions des autres. Il expira profondément. Coeur qui soupire n'a pas ce qu'il désire.
"Je ne tiens plus, je voudrais disparaître, j'ai si mal... C'est du cristal qui coule dans mes veines. Touche comme c'est froid. Je ne peux plus bouger. Crois-tu que si je glissais jusqu'au bord de la table, je me briserais en mille morceaux? Plus personne ne pourrait me voir... il faudrait mille paires d'yeux pour me scruter, me juger. Ferais-tu ça pour moi?"
Non, je ne pouvais pas et il le savait. Je lui dis que le regard de l'autre ne comptait pas tant que ça, que l'autre est un humain pas plus conscient que les autres humains de tout ce qu'il y a à voir, perdu dans une immensité qui le transcende. Son jugement n’est pas une sentence. Nous sommes parcourus des mêmes doutes, à la recherche de qui nous sommes vraiment, mais la réponse à cette question ne se trouve pas sur la bobine de l'autre. Il me répondit, que trouver son identité c’est sans doute l’oeuvre de toute une vie. Et quand bien même il aurait essayé, le soir où il serait au bord de sa tombe, aurait-il trouvé la réponse?
"Et bien nous chercherons ensemble..."


Commentaires
Par hermignonne le 14/04/2006 à 03h10
Adam Mickiewicz a dit "Le coeur n'a pas de maître, il n'est pas un esclave, et de toute contrainte il sait briser l'entrave." alors courage petit coeur palpitant et trouve ton chemin parmi les obstacles...
Par laura6248 le 03/04/2006 à 20h34
j'en tremblerais, tu viens de me compter une histoire d'amour entre deux coeurs, une histoire émouvante et formidablement bien contée, de l'amour dans un écrin... magnifique...
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