Scribouillard

De la destinée

le 01/04/2006 à 11h11
Il faut que je vous parle d'un ami à moi. Il s'appelle Woody, James Woody. Il a un regard très doux, une silhouette finement gracieuse, et des cheveux d'un vert tendre. Jeune et vif, il est né le premier jour du printemps. Ou plutôt je l'ai acheté le premier jour du printemps. Ce n'est pas mon esclave, c'est juste que c'est un arbre, un petit conifère de 15cm tout au plus.

Ce jour là soufflait un vent léger. En guise d'adieu à l'horticulteur, Woody lui a fait un petit signe de la feuille, très lentement, très doucement, presque comme s'il ne voulait pas qu'il le voit partir, de peur de le faire pleurer. Arrivés à la maison nous lui avons fait un petit lit dans la jardinière et donné son premier biberon. Aujourd'hui encore nous attendons son rot. Puis est venu la saison des pluie, et c'est là que le drame commence.

Ma grand-mère disait souvent "mieveux c'nenfant àlmerrrr, que d'y tro respier les polèn". En fait elle avait tort. Si nous n'avions pas la mer, il n'y aurait pas eu de nuages, évaporation oblige. S'il n'y avait pas eu de nuages, il n'aurait pas plu. S'il n'avait pas plu, Woody serait toujours là. Vous l'auriez vu en cette matinée... Les branches tendus vers le ciel, il frétillait sous les assauts des gouttes de pluie. Le nez à la vitre nous le regardions célébrer ses noces avec l'eau au fur et à mesure que la terre fondait à ses pieds, des bulles se formant comme s'il allait se jeter à la figure des nuages d'une seconde à l'autre. Un mois d'octobre pluvieux fit place aux averses de novembre, puis un jour, il disparut. Trois autres événements vinrent s'ajouter à cette catastrophe (un carsh, deux déraillements, la mort du voisin), comme si le monde entier criait sa peine.

Personne n'a vu comment cela s'est passé, mais moi je connais la vérité. Une nuit, j'ai entendu le bruit si caractéristique de son réveil, comme si ses feuilles prenait une profonde inspiration, suivi d'un léger floc. Tel le bateau ivre ne se sentant plus guidé par les haleurs, il a pris son envol et s'en est allé, loin, là où le terreau est meilleur et la pluie plus abondante. Une escouade de moucherons volontaires m'a rapporté qu'aujourd'hui il roule sa vie à la recherche de terres argileuses où il peut s'y plonger toutes racines en avant. Chaque jour il prend appui sur un rocher, saute et se jette dans les bras de la prairie molle au son d'une symphonie de bruits gluants, toujours plus loin, plus profondément, en ressort et s'ébroue sous un crachin bienveillant. Chaque jour il se propulse de plus en plus haut vers un ciel au visage mousseux d'après-rasage, à la recherche d'une joue à qui faire la bise, même s'il préfère quand ça pique un peu (comme moi).

Le problème voyez-vous, c'est que j'ai très peur pour lui. Les gens sont méchants vous savez... Au début je ne le croyais pas, mais il existe des Hommes qui auraient le coeur à s'en prendre à un petit arbre sans défense, s'ébattant gaiment dans la gadoue d'un jardin publique. Qui sait même s'ils ne le transformeraient en prospectus, cahier de brouillon, papier toilette, un bébé rendez-vous compte! Ô infamie. Mon petit Woody, réduit en affiche de manifestation contre le CPE, son cadavre exhibé par de jeunes freluquets sous l'oeil d'une caméra ignorant la tragédie se jouant sous son objectif, ce petit bonhomme vert sacrifié sur l'autel de l'économie... Bon sang de bois!


Plus tard j'apprendrai qu'en réalité Woody n'est jamais parti, ni même mort, une nuit d'orage il avait simplement glissé chez les voisins d'en dessous et s'était écrasé près d'un chat qui dormait paisiblement. Le dit félin, sous le coup de l'émotion s'était alors enfui, poussant un formidablement rugissement qui resterait fatal au coeur d'un infortuné voisin. Poursuivant sa course, il avait bousculé sa maîtresse qui surprise, avait lâché le téléphone dans la piscine, coupant la conversation avec son mari, un important modérateur des transports ferroviaires. Subodorant un drame celui-ci se serait rué chez lui, oubliant de signaler un changement de voie à un TVG qui cinq minutes plus tard entrerait en collision avec un train corail chargé de bidons d'essence. S'en était suivi un important dégagement de fumée qui avait gêné un pilote d'avion achevant son dernier vol... Bilan, 156 morts. N'empêche! me dis-je aujoud’hui. Heureusement que la dame au chat a eu la présence d'esprit de replanter Woody!


Légende de l'image: Woody aujourd'hui, un beau gaillard de six ans et douze branches.

Note: Qu'est-ce que je suis fleur bleue ces temps-ci...

Commentaires

Par Sacha' le 09/07/2006 à 13h55

Salut,

J'aime bien ce que tu écris. Je crois même pouvoir te reconnaître parmis un tas d'autres récits, aussi semblables soient-ils. On sent que cela ne pouvait être fait que par le clavier de Mileva.

Mais à quoi pensait Woody? À la même chose que le poteau de fleurs allant s'écraser contre Magrathea? (je suis méchant là)

Par hermignonne le 14/04/2006 à 02h57

et le papillon bat des ailes... dame luciole, je vous devine dans les branches de woody, admirant la lune.

Par laura6248 le 01/04/2006 à 14h18

un joli conte sur un arbre qui mérite bien ton amitié



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